Cinq siècles de création architecturale

par l’historien Richard Levesque

Pour saisir au mieux l’évolution du plus vieil hôtel de ville français toujours en fonction, le dessin reste un média précieux. Richard Levesque est historien d’art spécialiste de la Renaissance, mais également féru d’informatique ; ses restitutions en 3D des chantiers rochelais successifs vont vous plonger au milieu d’un demi millénaire de création foisonnante, souvent méconnue.

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Il ne reste rien du premier hôtel de ville élevé ici à la fin du XIIIe siècle. Détruit par un incendie, on lui substitue vers 1490 une construction en forme d’hôtel particulier, à deux bâtiments perpendiculaires derrière des murailles. Seule subsiste cette enceinte à créneaux, mâchicoulis et tour d’angle. Le décor sculpté, qui envahit aussi ces éléments « défensifs », prouve que cette clôture a d’abord été voulue comme symbole du pouvoir au cœur d’une cité en pleine expansion.

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Derrière ses murailles, l’hôtel de ville est reconstruit à la fin du XVIe siècle lorsque La Rochelle rayonne sur le plan politique, religieux et commercial. Les travaux débutent vers 1595 par le pavillon nord, dont la façade simule une simple maison de ville. On y ajoute cependant un vocabulaire antiquisant issu de sources prestigieuses. Ce goût pour les formes neuves caractérise peu après le surprenant portique d’entrée, à escalier trapézoïdal, loggia semi-circulaire et dômes à écailles.

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Les travaux Renaissance sur la cour s’achèvent par la « grande salle de l’échevinage », aux hautes fenêtres scandées par des colonnes corinthiennes et des niches abritant les statues de La Justice, La Force et La Tempérance. Cette façade à lucarnes savantes, dont proportions et luxuriance décorative reflètent la puissance rochelaise de ces années, est influencée par des modèles contemporains de premier plan, telles les gravures de Philibert de l’Orme pour les colonnes baguées de la galerie basse.

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En 1607, après l’édification d’une seconde tourelle d’angle, on dresse à l’arrière du bâtiment principal la « Chambre des Échevins ». En partie haute, son extraordinaire balcon aux consoles démesurées n’a aucune justification fonctionnelle dans cette rue exiguë. Il est la transposition architecturale inédite du « château arrière » des navires huguenots, qui faisaient alors la fortune de la ville : ce poste de commandement du capitaine… qui devient ici, à l’étage, le bureau du maire.

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Après un coup de vent qui ébranle la loggia, l’architecte Brossard en lance le remplacement en 1815. En haut d’un escalier droit, il encadre sa loggia semi-circulaire par un portique à colonnes corinthiennes identiques à la façade. On modifie aussi les combles. Les petites lucarnes latérales du pavillon nord disparaissent alors qu’on en ajoute deux au-dessus de la grande salle. Celle surmontée d’un coq devient pour quelque temps l’horloge municipale alors qu’un clocheton coiffe l’ensemble.

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Depuis la fin du XVIe siècle l’accès principal se fait par un porche dont l’escalier frontal se révèle bientôt gênant. Dans les années 1875, en dressant l’étroite composition actuelle et en en déportant l’accès, l’architecte Lisch résout le problème de « l’encombrement » de la cour par des marches ; il dégage aussi sur la façade l’emplacement d’une nouvelle fenêtre et de sa statue, La Prudence. Mais la terrasse néo-gothique qu’il dresse en guise de palier masque en partie le pavillon Renaissance.

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Pour pallier l’exiguïté des espaces, Lisch propose en 1877 une solution radicale : la destruction des maisons au sud des bâtiments anciens afin de dresser un hôtel de ville neuf. Cette gigantesque composition néo-Louis XIII, perpendiculaire au monument initial, devait ouvrir sur un jardin vers la place de la Caille : un projet impressionnant, mais tellement commun dans cette France de la deuxième moitié du XIXe siècle qui multiplie ce type d’élévations.

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Le projet d’un hôtel de ville neuf est refusé, mais Lisch en reprend cependant certains détails dans l’extension néo-Renaissance qu’il appuie sur la porte des Gentilhommes, dont il s’inspire librement. Il en retient les pilastres doubles, mais aussi le jeu des arcs en plein-cintre de l’étage qu’il mêle au souvenir de la composition de la façade sur cour : au centre, les étroites baies latérales deviennent des niches pour abriter les statues allégoriques de La Vigilance et de La Sécurité.

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Dans les années 1870, les travaux de Juste Lisch donnent à l’hôtel de ville son allure actuelle. En façade, la tour d’angle médiévale mue en haut beffroi néo-gothique doté d’une pendule et d’une cloche, supprimées sur le logis intérieur. À droite, une bâtisse XVIIe siècle, ancien logement du gouverneur après la dissolution de la commune à l’issue du Grand siège, se change en maison néo-Renaissance avec niches et statues, à l’image de la façade intérieure sur cour.